Suite à la tuerie d’Aurora aux États-Unis, bien des questions sur la santé mentale du tueur présumé James Holmes se posent.
Bien que plusieurs experts en tueurs en série essayent de clarifier la situation, un dilemme se pose. 1- Tuer en masse ou en série montre clairement un dérangement mental. 2- Comme le dit un spécialiste dans le domaine on ne peut attribuer au tueur une pathologie psychiatrique lourde, ni d’ailleurs à la plupart des tueurs en série. En effet le fait de réussir des études supérieures, de passer inaperçus dans la société, et d’avoir une méticuleuse préparation de la tuerie élimine des pathologies comme la dépression majeure (manque d’énergie),
la manie franche (les actes exagérés sont reconnaissables) ou la Schizophrénie (manque de planification et d’organisation). Mais je peux clarifier le problème en me basant sur des connaissances psychiatriques plus détaillées et plus ciblées.
BEAUCOUP DE MÉDECINS DEVIENNENT DES TUEURS
Ma réflexion a été stimulée par une question d’une collègue qui me disait : « Il y a beaucoup de médecins qui deviennent des tueurs. » Elle se fiait sur une nouvelle à la radio indiquant que monsieur James Holmes était médecin. Par la suite, les médias écrits ont corrigé en signalant qu’il avait un doctorat (Ph.D.) en neuroscience, une partie de la science qui touche à plusieurs domaines scientifiques reliés au cerveau humain. Il ne fait aucun doute qu’il y a des médecins qui ont été criminels et tueurs mais ils rentrent dans une catégorie psychiatrique plus générale des personnalités obsessionnelles qui décompensent en paranoïa encapsulée.
On doit plutôt les catégoriser comme des intellectuels qui ont réussi sur le plan scientifique, qui œuvrent dans plusieurs domaines, souvent des domaines techniques comme les ingénieurs, des techniciens de haut niveau ou des sphéres de la médecine très techniques. Ce que ces individus ont en commun c’est que ce sont des personnalités obsessionnelles. Il faut distinguer en psychiatrie entre une personnalité et un trouble qui est une maladie psychiatrique incapacitante et qui n’aurait probablement pas permis à ces individus d’arriver à un haut niveau académique ou technique.
PERSONNALITÉ OBSESSIONNELLE
Par contre une personnalité obsessionnelle, c’est un individu qui a certaines caractéristiques, mais sans que ça les empêche de fonctionner. Les caractéristiques de l’obsessionnalité si on se fie au DSM4 (bible du meilleur consensus psychiatrique), c’est un perfectionnisme, de la méticulosité, de l’ordre, une obéissance à des procédures identiques à elles-mêmes. Ces manies utiles pour un travail technique sont parfois imposées aux subalternes avec intransigeance et rigidité. En effet il y a aussi chez ces personnalités une froideur affective typique. Le sujet est décrit comme autoritaire avec tous y compris sa famille qu’il fait passer après sa profession. Ces individus peuvent devenir anxieux si ces procédures ne sont pas suivies non seulement par eux mais par ceux qui les entourent. Il y a également un certain blocage des sentiments ce qui leur donne parfois un avantage sur d’autres personnes qui se laisseraient plus emporter par leurs sentiments dans des domaines techniques.

Ce blocage émotionnel additionné à une haute qualité technique fait de ces personnes des tueurs qui avant leur crime ne sont pas détectés car ils travaillent d’une manière méthodique, ils sont souvent bien reconnus dans leur milieu et personne ne se doute qu’ils pourraient être des criminels avant que le crime ne soit révélé. Ce qui inquiète la population justement c’est la non-détection de ces intellectuels qui deviennent tueur avant leur crime. Par exemple, dans le cas du docteur Turcotte, il est clair et évident que la plupart des patients et des collègues du docteur Turcotte n’auraient jamais pensé qu’il aurait pu tuer ses enfants.
Pourtant en psychiatrie, surtout à l’époque des psychothérapies dynamiques c'est-à-dire inspirées de certains principes de la psychanalyse, il nous était évident que certains types de personnalités obsessionnelles, à un moment donné, se désorganisaient en faisant des crises psychotiques graves à caractère paranoïde. Cela d’ailleurs m’a frappé en faisant une recherche sur le Trouble Obsessif Compulsif, en français (TOC) et en anglais Obsessive Compulsive Disorder (OCD). Dans ces blogues de personnes qui se savaient souffrant de trouble obsessif compulsif, cela m’a frappé que beaucoup se trouvaient paranoïdes ou d’une jalousie paranoïde et ne comprenaient pas que la médication qu’on leur donnait pour leur trouble obsessif compulsif n’aidait pas du tout pour la paranoïa.
Ce concept de décompensation de personnalité obsessionnelle en délire paranoïde a été un peu obscurci ces dernières années. Je vais expliquer pourquoi. Prenons le cas particulier du docteur Turcotte, dans le lequel le public ne connaît vraiment pas ce qui s’est passé en coulisse. Et ceux qui en savent plus que les autres sont sous le secret professionnel. Donc tous et chacun ont fait des hypothèses à partir de lettres qu’il a écrites, à partir des réactions de sa conjointe qui aussi manifesté sa perception dans les medias. Devant ce mystère étonnant non seulement à cause du fait qu’un individu qui semblait tout à fait adapté à la société devienne auteur d’un crime répugnant, mais surtout parce qu’il n’a pas fait de prison ce qui est difficile à expliquer pour la majorité.

Donc, devant ce mystère, plusieurs ont tenté une interprétation. Évidemment le docteur Pierre Mailloux qui n’a pas la langue dans sa poche a fait une interprétation particulière dans ce cas-là. Il a utilisé un vieux terme de psychiatrie qui n’est plus utilisé mais que je vais essayer de rebaptiser à la lueur de la science actuelle et à la lueur de notre changement de société. Il a dit que le docteur Turcotte avait fait une « panique homosexuelle ». C’est un terme qui était utilisé il y a peu près 50 ans pour décrire justement des personnes structurées, organisées qui, brutalement, se désorganisaient et devenaient psychotiques.
La théorie psychanalytique derrière tout cela était que l’individu avait pris conscience de certaines tendances homosexuelles. C’était à une époque où l’homosexualité dans l’ensemble était condamnée par la société. Mais un autre phénomène qui a été éclairé de nos jours c’est qu’à cette époque on confondait l’orientation sexuelle c'est-à-dire aimer le même sexe, le sexe opposé ou autre avec l’identité sexuelle (le fait de se sentir homme ou femme). De plus il existait une fausse conception que les homosexuels avaient tous un côté un peu féminin. Cela a été prouvé comme extrêmement faux actuellement mais cela existait il y a à peu près 50 ans.
Donc, l’individu qui soit se sentait menacé (par exemple en prison) d’être sodomisé, soit que lui-même se trouvait des penchants homosexuels qu’il réprouvait, sentait son image masculine de lui diminuée et dans un effort immense et désespéré pour reconquérir son machisme il devenait subitement violent.
REBAPTISER CETTE CONCEPTION
De nos jours, j’aimerais rebaptiser cette conception de la manière suivante. Tout homme ou même toute femme qui voit son image de soi s’effriter ou être violemment menacée de baisse d’estime de soi importante a tendance à réagir. Quand cette personne a une personnalité obsessionnelle elle peut alors brutalement éclater en psychose paranoïde violente. Cette vision plus moderne et plus juste pourra permettre de raviver une notion importante en psychiatrie.
Je vais citer quelques exemples cliniques. Je me souviens qu’un étudiant en médecine qui devait donner une injection à un patient alcoolique avec de fortes tendances paranoïdes, il lui avait dit : « Monsieur, couchez-vous, je vais vous piquer, ça va bien se passer. » L’individu s’est mis à tout casser autour de lui. Quand j’ai supervisé cet étudiant, je lui ai dit que c’était un type de personnalité qu’on ne devait pas traiter comme s’il était inférieur, couché et devant tout subir. Il valait mieux envoyer une infirmière et le faire assoir : Cette manière de faire redonnait à cet individu son idée à lui de sa masculinité et était beaucoup plus efficace.
Souvent les médecins étaient très étonnés quand devant un patient qui avait un comportement anormal, pour le calmer, lui donnaient ce qu’on pourrait appeler des calmants c'est-à-dire du Valium et du Librium à l’époque et, à leur grand étonnement, l’individu se sentant diminué par cette drogue, se mettait à monter sur les tables et à tout casser. C’était ce qu’on appelait à l’époque une panique homosexuelle. Mais je trouve cette formulation totalement inexacte. Premièrement parce que dans une panique on a peur, le cœur se met à battre fortement et c’est plutôt une peur. Par contre dans ce type d’agitation il s’agit de crise psychotique à caractère paranoïde, parfois brève ou parfois qui dure plus longtemps.
Mais mon expérience la plus impressionnante de ce type de crise, alors que je travaillais à l’urgence en psychiatrie, un individu très dépressif et suicidaire était assis sur une chaise, il était penché, la tête presqu’entre les jambes et il me racontait comment il se sentait mal. J’ai eu la mauvaise idée de lui dire : « Monsieur, je pense que ça ne va pas, je comprends que c’est très difficile pour vous, vous ne pouvez pas continuer ainsi, on va s’occuper de vous, on va tout faire ce qu’il faut, ne vous inquiétez pas, laissez-vous faire. » Cet individu qui se plaignait, tout d’un coup, s’est mis à prendre une chaise roulante qui était pliée et il l’a lancée dans les vitres de l’hôpital et il est devenu absolument intenable.
L’explication est que mes paroles lui disaient monsieur vous n’êtes moins que rien, vous ne pouvez rien faire, c’est nous qui allons le faire pour vous, laissez-vous faire, on s’occupe de tout. Cette formulation avait atteint son image de lui ce qui était devenu insupportable et il a fait une crise de désorganisation psychotique paranoïde brève. Donc, ce qui est important à comprendre maintenant après avoir éliminé les éléments vieux jeux et d’une autre époque de cette notion ma conception actuelle est la suivante:
Chez certaines personnalités obsessionnelles qui fonctionnent très bien dans la société, à certains moments donnés si leur identité est menacée d’une manière significative, le plus souvent d’ailleurs par le fait d’être abandonné, ils peuvent se désorganiser d’une manière brève ou qui peut durer plus longtemps en flambée psychotique paranoïde, ils sont en dehors de la réalité et ils peuvent agir d’une manière totalement irrationnelle.
Cette notion psychiatrique ainsi formulée explique pourquoi nous voyons tellement de personnes bien structurées, bien organisées qui peuvent commettre des crimes lors d’une crise psychotique à caractère paranoïde. La crise peut être imprévisible et immédiate, mais aussi chronique et durer plusieurs années. Il s’agit alors d’un noyau paranoïde encapsulé qui n’atteint pas toute la personnalité comme lors de la schizophrénie paranoïde et qui n’apparait pas de l’extérieur car l’individu est capable de garder son délire secret sans en parler jusqu’au jour de la révélation par leur crime.
Mais il ne faut pas oublier que les crimes les plus impressionnants et les plus rapportés dans les médias sont évidemment les grandes tueries comme celles de Polytechnique et de Dawson à Montréal et d’Aurora ou de Colombine aux USA. Mais nous les psychiatres, nous voyons parfois dans le milieu familial ce type de personnalité qui, au lieu de faire une crise violente une fois pour toute, présente un noyau paranoïde chronique non perceptible de l’extérieur. Ce délire les pousse à des comportements sadiques avec une perte de contact avec la réalité. Cela les amènent à torturer et abuser de leurs enfants sans que cela puisse paraître de l’extérieur. Certaines histoires étaient de véritables histoires d’horreur qui ne sont pas connues du public.
À côté de ces drames familiaux cachés, qui heureusement sont révélés à un moment donné par les victimes, il y a comme nous le savons des meurtres spectaculaires médiatisé et connus grand public. Mais, si on va plus loin, on s’aperçoit qu’il y a aussi des délires qui deviennent chroniques qui existent chez des gens techniquement bien formés comme par exemple l’ordre Du Temple Solaire auquel participait plusieurs techniciens de l’Hydro-Québec où au lieu de tuer d’autres personnes et se tuer soi-même, le système était beaucoup plus sophistiqué mais quand même psychotique d’enjoindre un grand nombre de personnes à se suicider eux-mêmes ou à en pousser d’autres à se suicider.
Donc ce que je voulais souligner ici c’est qu’il ne faut pas s’étonner de voir que des personnes qui paraissent très adaptées à la société et qui ont des postes d’ingénieur, de technicien dans le domaine de la santé ou de médecins dans des domaines habituellement techniques qui parfois déraillent complètement et sont à l’origine de crimes violents. J’espère que ce texte pourra mieux vous faire comprendre les phénomènes qui nous paraissent difficilement explicables.







Excellent article qui explique de façon intéressante le délire soudain de certaines personnes.