Mercredi, 16 mars 2011

VICTOIRE DES TRAVESTIS

par

C’était à peine un entrefilet dans le journal. Mais quelle nouvelle. Avoir été pupitreur dans un quotidien je l’aurai joué en gros, le Café Cléopâtre est sauvé.

 
Bien oui, après deux ans de pourparlers et de pressions de toutes sortes, la Ville de Montréal s’est décidée à trancher. Elle abandonne l’idée d’exproprier l’immeuble abritant le célèbre établissement. Ce sont les travestis et les danseuses nues qui y travaillent qui vont jubiler. Moi, à leur place, je déléguerais un groupe de travestis très peinturlurés à la prochaine séance du conseil municipal, transformant celui-ci pour un instant en Cage aux folles. C’est déjà une cage de fous. Tant qu’à faire.

Et tous mes travelos iraient donner de gros becs sonores sur les joues de nos conseillers et surtout notre maire, qui en ressortirait les joues pleines d’empreintes de lèvres rouge sang. Enfin une décision intelligente. Mais avez-vous remarqué le temps qu’on a mis pour accoucher d’une décision… deux ans? Ça, c’est juste pour savoir quoi faire d’un cabaret. Imaginez pour l’échangeur Turcot et le CHUM. Vous allez dormir à Cöte-des-Neiges avant bien longtemps, avant d’avoir vu l’ombre d’une réalisation.

UN MONUMENT À LA NUIT

Le nom de Café Cléopâtre m’a toujours fait rire car du café, on n’en boit pas beaucoup. Si vous êtes de Laval je vous explique, parce que vous avez besoin de plus d’explications que les autres. Au rez-de-chaussée, vous avez le bar de danseuses. C’est le seul à Montréal à ne pas faire de discrimination sur le look à l’embauche. Même si tu as un peu de poignées d’amour, tu as une chance de te trémousser. Ce sont des femmes qui ressemblent à celles que vous avez à la maison, un peu plus cochonnes, cela va sans dire. Elles n’ont pas honte de montrer ce triangle du bas qui fait la gloire de la toile de Gustave Courbet intitulé « L’origine du monde ». Le Café Cléopâtre est aux danseuses ce que certaines boutiques sont pour les femmes enrobées.

À l’entrée, tu as toujours le bodyguard en tuxedo et nœud papillon, même à trois heures de l’après-midi. Ils ont des gueules de truands, mais ce sont de gentils nounours et très patients. Il faut l’être, sur la Main, sinon tu passerais ton temps à être accusé de voies de fait. Ces cerbères ont compris que lorsque ça chauffe un peu, tu sors le trouble-fête en moins de deux et ça s’arrête là. On n’aime pas perdre de temps à argumenter. Il n’y a jamais de bataille, là. Moi-même je n’essaierais même pas de prendre un argument avec ces types qui ont tout de musclé, même la nuque. Leur menu santé, c’est trois ketchup/chou en face, au Montreal Pool Room avec une bonne grosse patate frite bien grasse. Ils ont des « shape » d’enfer. Avis à Isabelle Huot, la police nutritionniste.



Le Café Cléopâtre, c’est le dernier vestige de ce que fut le boulevard Saint-Laurent dans ses heures de gloire du red-light. Dans les vieux documentaires, on voit son néon briller dans la nuit. C’est un symbole. Vous ne verrez jamais la ministre Christine Saint-Pierre y sirotéer une draft. Elle a déjà décrit ce lieu comme un chancre. Oh là là! Serait-elle devenue snob?

LE REBELLE DU QUARTIER
                             DES SPECTACLES


Si tout est beau, le Café Cléopâtre sera comme l’attraction rebelle à travers tout cet ensemble d’immeubles de verre et de granit qui composera le futur Quartier des spectacles, si cher aux élus. Tant mieux. La vraie vie se passe avec une bonne bouteille de bière en regardant un travesti imiter Céline Dion en lipsync. Ce sont des divertissements moins coûteux que d’aller prendre un ballon de merlot au nouveau bar à vin d’Yvon Deschamps (pourtant un gars de Saint-Henri) à la Place des Arts. C’est très beau au niveau du design contemporain. Chic à mort. Mais j’ai toujours peur d'en manquer dans mon portefeuille. Surtout si je sors avec une fille qui ne paiera jamais rien, comme d’habitude.

Je préfère mes travestis. Ils sont peut-être cheap, mais ils ont du cœur. Et si tu leur en adresses une cochonne (c’est permis), tu risques de te faire envoyer un drink de la part de la « belle ». Les fausses filles sont toujours plus généreuses que les authentiques. Et un souvenir personnel remontant à une trentaine d’année se passant au deuxième étage, là où se trouve le cabaret. C’était une superbe fausse demoiselle, mais très belle (un peu paqueté, tu vois à peine la différence) qui m’avait outrageusement mis la main aux parties sensibles (quelle délicate appellation). C’était dans les toilettes, comme de raison.
 
Je n’ai jamais porté plainte. C’était bien trop le fun. Une vraie fille ne m’aurait jamais fait une chose pareille. Dommage. Aujourd’hui, le Café Cléopâtre est devenu bien trop sage. La Place des Arts rénovée c’est bien joli, mais c’est froid. On ne se sent pas faisant partie du décor. Au Café Cléopâtre, le public fait partie du décor.

Les opinions exprimées sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de lametropole.com

Source: Daniel Rolland
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