Jeudi, 17 mai 2012

DIEU A UNE MOUSTACHE

Le 14 décembre 1965, lorsque j'ai ouvert mes yeux pour la première fois, quelques minutes après ma naissance, dans les bras de ma mère, je crois que ce que j'ai vu en premier, c'est l'épaisse et dominante moustache de mon père.

 
J'ai dû être formellement impressionné, car c'est elle qui m'a guidé pour le reste de ma vie. Elle était large comme son ego, abondante comme sa chevelure noire et frisée. Elle le précédait presque. C'est elle qui parlait, pas ses lèvres. Quoi qu'il en soit, cet homme sensible mais autoritaire, travailleur mais cabotin, savait prendre la place, toute la place. Aimant et exigeant, jamais je n'aurais imaginé une seule fois défier l'homme à la moustache qu'était mon père. Cet être même qui demeurait à mon chevet la nuit, collé à ma bassinette, lisant patiemment en attendant que mon insomnie abdique aux forces de la nature.

Croyant que Morphée m'avait enveloppé, il se levait, et aussitôt je me remettais à pleurer. La moustache savait rassurer son petit homme. Avant l'âge de la maternelle, chaque matin, ma soeur et moi savions le faire sentir important en le saluant par la fenêtre alors que sa rutilante Chrysler 64 s'éloignait de la maison. Il savait nous rendre la pareille, sa main caressant à la fois le vent et nos cheveux, sous le reflet de son rétroviseur de portière.

Sur la même rue, dans ce quartier de classe moyenne à Anjou, je me souviendrai à jamais de ce jour où cet homme dédié à son travail pris le temps et la décision, un soir de juillet, de retirer mes deux roues de support arrière de mon « bécique » Mustang rouge, m'a donné un élan et une petite tape d'encouragement sur la cuisse en me criant : « Vas-y Marco...! ». C'était le plus beau jour de ma vie! Je roulais, je voguais, je volais! J'étais libre! J'étais heureux! Mais dans la catégorie « moustache », rien ne se compare à, lorsque gamin, j'allais le voir à son bureau de grand patron chez WonderBra, là où il a fait carrière comme financier, gestionnaire et actionnaire pendant 26 ans.

Là, pour moi, il était vraiment Dieu. Avec son sens de l'humour et son charme, il savait amuser les collègues qui venaient nous saluer dans son grand quartier. Vêtu comme une carte de mode, il savait profiter de la vie et séduire les gens. Autant il pouvait être dur avec ma soeur et moi, autant il n'aurait jamais permis que quelque chose nous arrive. Son bras savait toujours nous protéger en traversant la rue et en voiture lors des freinages brusques - même lorsque nous étions assis à l'arrière. Pour moi, un guerrier savait porter la moustache.

Les dernières années ont été froides et silencieuses entre lui et moi. Sans le savoir, mon deuil a donc débuté il y a près de dix ans. Nous ne nous parlions plus. Et depuis son Alzheimer, ce fut une occasion pour moi de retrouver ma moustache - même si elle était désormais rasée et que sa chevelure s'était affinée et blanchie. Il ne me reconnaissait plus, mais moi oui. Je n'ai jamais cessé de l'aimer. Et je ne l'avais jamais vu si heureux - plus de stress, plus de soucis. Dans sa condition, il méritait au moins ça.

J'aurais préféré me réconcilier de son conscient, mais je suis soulagé de lui avoir dit au moins une fois, par écrit et à ma façon, que je l'aimais, je l'admirais et que j'étais reconnaissant. Voici ce que je lui avait posté en 1999, à un moment où je l'avais senti fragile. Je souhaite à vos parents que vous en fassiez de même, car ma moustache préférée en fut très ému.

Si Dieu existe, je vous le dit, Dieu a une moustache.

PORTRAIT D'UN GAGNANT

Pour moi,

- quelqu'un qui s'est hissé avec détermination d'un quartier défavorisé où la plupart de ses anciens copains de rue sont aujourd'hui disparus ou aux prises avec la justice...

- quelqu'un qui a terminé l'université avec le titre de président de sa classe, lorsqu'à peine 3 % de la population accomplissait cet objectif...

- quelqu'un qui s'est marié pour le meilleur et pour le pire et que dans ce dernier, a assumé ses responsabilités jusqu'au bout, au meilleur de ses connaissances et de ses habiletés...

- quelqu'un qui fut le doyen des membres de l'exécutif d'une société multinationale à laquelle il a contribué, sans équivoque, à son succès...

- quelqu'un qui peut être fier de ses deux enfants, réussissant tous deux leur vie et leur carrière...

- quelqu'un qui a appris sa leçon à son premier mariage et qui fait du second un modèle...

- quelqu'un qui a rêvé... qui a rêvé toute sa vie d'un rêve plus grand que lui et qui a foncé, qui est passé à l'action, indépendamment du résultat...

Pour moi, cette personne est un GAGNANT!

Ton fils qui t'aime, fier et reconnaissant,

Marco

MARCANDREMOREL.COM
Quel beau récit! Vous auriez due le publier la semaine précédant la fete des Peres! Mais c'est rafraichissant a lire; plus interessant que les chamailles et la bizebille qui dominent les pages de tous les journeaux! Bravo...

ontarienne - 17 mai 2012
Magnifique ! Touchant !

Linda

Linda - 17 mai 2012
Quel beau témoignage! Très touchant! Merci de partager avec nous cette parcelle de votre vie, de votre intimité.

Meg - 17 mai 2012
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