Vendredi, 12 mai 2017

LILI BOISVERT: LIBÉRATION SEXUELLE

 


« La passivité des femmes, la focalisation sur leur corps, leur jeunesse, leur pureté et la mode qui leur est destinée… Voilà les clichés sexuels les plus surexploités. Et quand on met ces clichés bout à bout, une matrice se révèle et le principe du cumshot émerge. ».  Le principe du cumshot, VLB éditeur, 2e trimestre 2017.


LA PREMIÈRE ASSERTION S’AVÈRE VRAIE
LA SECONDE, BOITEUSE


Le principe du cumshot stipule que « l’homme est un chasseur et la femme est une proie ». «On se retrouve devant un rapport actif-passif», première composante du principe, c’est-à-dire que dans l’industrie du porn, la relation ou scène finale se termine en gros plan sur l’éjaculation de l’homme dans le visage ou sur le corps de sa partenaire. Ce qui fait développer et conclure à Mme Boisvert que, selon son principe, « dans la conception dominante de la sexualité, le désir est un élan qui part de l’homme et aboutit sur la femme ».

Donc, à partir de visionnement de pratiques sexuelles, pratiques dont on a aucune information dans la réalité quotidienne de celles et ceux qui s’y adonnent, un principe de généralité s’élabore et est mis de l’avant comme comportement masculin à grande échelle. La porno serait la source d’information et d’influence des hommes pour établir un lien à sens unique avec les femmes ; qu’elles ne répondent qu’à ses désirs sexuels, considérées comme objet. (On pourrait facilement supposer aussi, tant qu’à y être, que c’est la porno qui s’inspire du quotidien des hommes et le transpose dans ses films!)

La torture est humaine. Les femmes sont humaines. Donc toutes les femmes sont tortionnaires. Vous pouvez concevoir qu’à partir d’un tel syllogisme n’importe quelle théorie peut être développée. Il n’y a qu’à faire converger des comportements isolés et présumer des intentions.



Si l’homme est perçu comme chasseur et la femme comme la proie, au départ, il est faux d’affirmer que la proie demeure immobile. Elle se déplace, coure, fuit et à la limite se défend, attaque. Les animaux bougent, les oiseaux volent, les poissons nagent, les femmes vivent. Rien de passif dans ces actions. À moins que Mme Boisvert n’ait en tête pour analogie une flèche, un pistolet qui vise une cible en papier, en bois, en métal, passive. Ce qui dans tous les cas n’affecte aucunement l’idéologie ici présente que la planète sexuelle, ses travers, son chaos, ses souffrances dépendent entièrement de la faute des hommes. Ils seraient la destruction incarnée en raison de leur obsession de la jouissance. Que les femmes n’ont de statut que celui d’être un réceptacle au désir masculin, exit la considération d’un être à part entière, ce qu’elle désigne par objectification. Toutefois, une nuance s’impose. Par déduction/induction l’on peut affirmer qu’une partie des humains – sans savoir quelle proportion – pense ainsi et que l’autre pense tout le contraire. Si on s’accorde à dire que le terme actif est propre au masculin et le passif au féminin c’est confiner, devant un spectacle, un film, une conférence par exemple qu’en tant que spectarices/teurs il n’y a que passivité féminine et qu’en tant qu’actrices/teurs l’actif appartient de droit au masculin, peu importe le genre et le sexe. Non mais, faut être cohérent !

Est-dû à mon hétéronormativitécisgenre, ma culture, la société dans laquelle je vis, allez savoir, que mon interprétation du fameux principe en va tout autrement. Jamais je n’ai perçu dans le cumshotune forme de soumission, de domination, d’humiliation ou de dégradation de l’homme envers la femme. J’ai toujours vu cette pratique comme une preuve tangible que l’homme était bel et bien excité, qu’il ne faisait pas semblant de baiser pour les besoins du film, que son érection n’était pas une simple réponse à une petite pilule. Autrement dit, l’éjaculation montre clairement l’orgasme de l’homme, ce qui visuellement s’avère plus difficile à montrer pour la femme. En gros, dans le cinéma, puisque c’est à partir de celui-ci que le principe du cumshot trouve son élaboration, il faut en mettre plein la vue. Et c’est réussi. Maintenant, pourquoi alors les hommes n’éjaculent-ils pas dans un condom avec le même gros plan-caméra ? (Faudrait demander aux concerné.e.s et inventer une théorie à ce sujet !).De là à établir un lien de cause à effet de la domination des hommes sur les femmes, ou du moins une pratique qui maintiendrait cette domination en invoquant ce cinéma underground, il me semble qu’il y a lieu de s’interroger sérieusement sur une telle doctrine.

Et parce que toute la théorie repose sur la proie passive que sont les femmes, il est de bon ton de verser dans la culture de la victime, point central du livre (pour sortir du monde de la victime, voir l’article du 18 novembre 2015, Victime : une escroquerie).  Étrangement, bien que des études, recherches et interviews appuient ses dires, Mme Boisvert ne cite aucun.e actrice/teur, productrice/teur  pour connaître les motivations profondes de celles/ceux-ci dans leurs démarches cinématographiques du cumshot. Ainsi, sans connaître les intentions de chacun.e, elle en arrive à faire émerger un principe qui serait une « esquisse rien de moins que les contours de ce que pourrait être la vraie libération sexuelle. »  Comment peut-on espérer une libération sexuelle quand le premier postulat du principe est une accusation en bonne et due forme des hommes pour le malheur des femmes ? Nulle part dans le livre il est fait mention de la responsabilité des femmes dans ce qu’elles expérimentent. (D’ailleurs, une suggestion de lecture qui fait contrepoids à la vision de Mme Boisvert, qui contient des centaines de références bibliographiques ; Peggy Sastre, La domination masculine n’existe pas, Essai, 2015).

Tout le processus de domination serait une conséquence de facto de la société et de la culture ambiante dans lesquelles nous baignons. Or, à ce que je sache, toute culture et société se composent de genre femelle/mâle et de sexe féminin/masculin. Empruntant la formule « qu’un tango se danse à deux » qu’elle cite dans son livre, il devient impensableque l’apanage de la domination n’est qu’affaire d’hommes. Et, oh coïncidence, dans la majorité des types de danse en couple on retrouve l’homme comme guide. Or, aucune femme ne vous dira qu’elle se sent passive, proie, même si l’homme prend les rênes, assure la direction. Ça demande au contraire une ouverture, une confiance de sa part. Dans tous contextes, les femmes jouent leur rôle à la perfection. Dans une perspective victimaire, un.edominant.e ne peut exister sans dominé.e. Vice versa. Cela n’excuse ni l’un ni l’autre. Ça ne fait que démontrer qu’une symbiose doit avoir lieu entre toutes et tous pour que les conditions apparaissent. Je ne crois pas à la théorie de la victime et ce en dépit des nombreuses statistiques et sondages dont recèle le livre de Mme Boisvert. Nous savons pertinemment que statistiques et sondages s’implantent comme des généralités sociétales, culturelles pour influencer, diriger des opinions, des actes dans une direction donnée alors que ce ne sont que des prises de pouls sporadiques, des phénomènes isolés bien que ceux-ci peuvent être vécu par de nombreuses personnes. Ce n’est pas pour autant une généralité dont on peut se servir pour élaborer une hypothèse de vérité universelle.

J’aurais souhaité pouvoir lire pourquoi les femmes acceptent-elles l’objectification par le mâle/masculin hétérosexuel ? En d’autres termes, pourquoi des millions de femmes se plient au diktat masculin hétéro non seulement dans le privé mais dans le public lorsqu’elles jouent dans la pornographie ces apparentes soumises, au cinéma, ces potiches, les secondsrôles aux côtés de héros, dans les séries télévisées en tant que filles faciles, légères, frivoles ?(qui semblent avoir inspirés beaucoup l’auteure).  En amont de tous comportements de communauté, de société, de culture les influences sont multiples. Par contre, nul besoin de chercher bien loin pour élire au premier plan la religion, le gouvernement l’un ou l’autre, l’un et l’autre auxquels l’on se soumet volontairement. Rajoutons les médias de masse, télévision, journaux, radio, internet qui perpétuent clichés et stéréotypes sexuels non sans la participation active des femmes.Elles consentent à leur façon à tous comportements dans une dynamique de domination.

Les femmes seraient conditionnées dès le berceau à répondre aux exigences masculines. Et durant toute leur vie telles des nunuches sans cervelle elles marcheraient à quatre pattes sans sourciller, sans remise en question de leur programmation d’esclaves dociles ? Pourtant, dans les faits, on est à mille lieux de toute passivité. Mais la pensée matérialiste victimaire ne fonctionne que dans cette possibilité de figer des gens dans un état, stagnant, inerte, hors de leur responsabilité dans ce qui leur « arrive ». Il se développe de cette manière un besoin de victimiser, culpabiliser, trouver un.e sauveur.

Les exposants dominant.e.s/dominé.e.s c’est vendeur. Elle a beau en avoir contre, elle vise à son tour cette tentative de libérer les unes en condamnant les autres par polarisation des notions actif-passif et manque ainsi la cible.

On ne peut nier que chaque jour des milliers de femmes, hommes, enfants expérimentent l’abus, la violence, le viol. Néanmoins, l’explication de ces trauma ne peut en aucun cas reposer sur une théorie basée sur une cinématographie pornographique, sur une accusation de genre et de sexe et encore moins par la culture de la victime. Une libération, sexuelle ou autre, part de soi comme un acte individuel, un cri profond de l’être qui exige la fin d’une situation insoutenable. Cette situation se répètera proportionnellement à la capacité de l’accepter comme une condition où le choix de faire autrement apparaît improbable.  Cependant, au moins trois possibilités peuvent s’offrir ; on abandonne la partie en se réfugiant dans un coma pour un certain temps. Ensuite, soit on appelle la mort pour une délivrance ou on en sort grandi en reconnaissant que toutes ces expériences ne relèvent que de notre responsabilité, sans accuser autrui.

Pourquoi est-ce si difficile de comprendre et d’accepter que ce que nous vivons n’appartient qu’à chacun.e personnellement, que les autres ne sont pas responsables de « nos malheurs » ? À l’évidence, notre foi en l’athéisme scientifique, au déisme, au gouvernement évacue toute fonction créatrice de l’être humain qui s’en remet à une autorité supérieure. Il se croit donc objectifié et subjectifié par un mystère plus grand que lui, hiérarchisé, qu’il transfert à son tour dans son monde entre la femme et l’homme.

En conclusion, « Pour abolir le principe du cumshot, il faut couper à la racine les clichés qu’il propage. Il faut donner aux femmes le même pouvoir politique et économique qu’aux hommes et les laisser produire autant d’œuvres culturelles. Les hommes doivent consentir à être l’objet du désir des femmes et se servir de leur corps pour leur envoyer des stimuli visuels. » Un programme qui suppose que la guerre est l’antidote de la guerre. Oui, coupons les clichés mais en n’excluant pas la responsabilité que représente la moitié de la planète, les femmes, et son implication à tous les paliers. Laissons avant tout à qui de droit le soin de crever avec ce faux pouvoir représenté par la politique et l’économie. Délaissons l’initiative de masse ainsi espérée pour se concentrer sur ses propres besoins, personnels, individuels afin d’atteindre à l’autonomie et à la libération de soi.

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